ROMAN : Comédies françaises

Dimitri, jeune provincial brillant, un temps recruté dans une société de lobbying, décide de devenir reporter : la vie vaut mieux que d'arpenter les cabinets de députés ou de ministres pour les convaincre de manœuvres plus ou moins douteuses. Car Dimitri est de gauche et rêve de rencontres et de moments décisifs. Irrésolu et idéaliste, sa vie intime est faite d'amours successifs, avec en fil rouge cette fille qu'il croise une première fois à Madrid puis plusieurs fois en France : son idéal féminin, son rêve absolu.

Dimitri voudrait écrire des livres. Sa première idée lui vient d'un documentaire sur Max Ernst. Ce dernier y dit avoir appris à Jackson Pollock la technique du dripping qui mettra en orbite l'art abstrait américain et permettra à New York de supplanter Paris comme épicentre de l'art. Dimitri imagine cette rencontre fondatrice.

Mais une autre idée prend vite le dessus. Il découvre que l'honneur d'avoir créé Internet aurait pu revenir à la France ! Sans l'intervention de puissants lobbyistes comme Ambroise Roux, alors PDG de la Générale Electrique, et le conservatisme de la vieille France giscardienne, notre pays aurait accouché d'autre chose que du Minitel, produit condamné dès le départ par ses propres limites. Un génial ingénieur, Louis Pouzin avait développé dès le début des années '70 le transfert par paquets et le protocole qu'on appellera TCP/IP, qui permettront les flux de données importants. Manque de vision, frilosité, défense des intérêts d'entreprises arcboutées sur leurs productions, Giscard mettra fin aux recherches de Pouzin... qui seront reprises par les américains !

Eric Reinhardt est un écrivain brillant. Sa langue est vive et virtuose. Il n'a pas son pareil pour entrecroiser ces Comédies françaises, celle de Dimitri et celle de la France industrielle et politique des 70's. Les lettres que son jeune journaliste envoie à Giscard d'Estaing sont féroces de drôlerie, le ton et les mots sont justes, le rythme enlevé.

Mais Eric Reinhardt est aussi horripilant. Comme ceux qui s'écoutent parler, il se regarde écrire, il se gargarise de sa propre facilité. C'est depuis le début ainsi, il fascine autant qu'il énerve. Parfois l'exaltation de Dimitri, qu'on imagine en alter ego de Reinhardt jeune, ainsi que sa recherche du moment parfait, ne sont pas si éloignées d'un Alexandre Jardin pour snob parisien.

Je ne peux pas déconseiller ce livre car il comporte de vrais sublimes moments de littérature et je conçois que ceux-ci puissent l'emporter sur les agacements qu'il me provoque. 


Chronique par Reynald Riclet

Roman publié par Gallimard.

N.B. : A lire aussi, notre avis à propos de L'amour et les forêts, du même auteur.