Archive: interview de CHRISTOPHE BLAIN en 2001 (partie 3)

A
près avoir parlé de voyage dans la partie 1 de l'entretien, de l'amitié et de la collaboration dans la partie 2, place à  la passion du dessin et de la narration en BD :

J
oachim Regout : Les recours à des onomatopées un peu désuètes, des flashes en pointe, des couleurs d’aplats osées... sont-ils autant de clins d’œil à des lectures d’enfance ? Tu as un dessin qui fait à la fois vieillot, mais du classique vieillot comme on n’en avait pas encore vu, finalement.

Christophe Blain : J'ai un esprit assez rétro. J’aime bien l’étrangeté du dessin rétro. Je trouve ça beau au bout de cinquante ans, quand ça a pris de la patine. J’ai la maladie du mec qui trouve un peu tout ce qui est moderne vulgaire. J’aime les dessins du XIXe siècle, ceux du début du XXe. 
J’aime plutôt les vieilles bandes dessinées que les nouvelles... qui sont inexistantes pour moi d’ailleurs. La deuxième moitié des années ’70, les années ’80, c’était de la dégénérescence...
à quelques exceptions près. Il n’y avait aucune invention en termes de dessin. D’autre part, le fait d’utiliser des codes qui paraissent un peu énormes me servent à ne pas m’embarrasser de souci de réalisme. Si je veux dessiner un éclair en pointe comme ça, je le fais, le message est clair et puis c’est tout ! Ca va adjoindre une petite distorsion comique ou poétique à un dessin plus réaliste. J’aime mélanger les styles, du caricatural et comique quasi extrême à certaines subtilités, car je trouve que c’est ça qui rend le dessin vivant. 
Il y a d’autres dessinateurs qui le rendent très bien, comme Joann Sfar et Blutch, qui sont capables de passer du cartoon au réalisme. J’aime beaucoup, ça permet de faire des trouvailles et de créer des moments de tension, de rire, qui sont francs. Il faut utiliser tous les moyens, les codes qu’on connaît déjà et en profiter pour ne pas faire des choses en demi-mesure, des personnages en demi-expression, en demi-mouvement. Il faut éviter de tomber dans la maladie du réalisme fadasse tel qu’on le connaît depuis 20-25 ans. Il y a plein de dessinateurs qui restent toujours entre deux, qui font des choses en mi-teintes, qui dessinent moyennement bien.
 
J’
en reviens à un dessinateur qui n’a, à mon sens, rien de fadasse : Lorenzo Mattotti. La révolte d’Hop Frog a évoqué à plus d’un journaliste le travail de cet auteur. Mattotti est-il effectivement une référence pour toi ?
Mattotti est un dessinateur exceptionnel, un super virtuose... C’est un visionnaire. En ce qui concerne ses bandes dessinées, il y a quelque chose à en retirer car il y a un authentique "souffle". Je trouve néanmoins que ses histoires ne sont malheureusement pas à la hauteur de ses dessins. Je crains d’ailleurs que son dessin ne permette pas de raconter réellement des histoires, parce qu’il est trop pictural, qu’il manque de vie. A l’inverse, le dessin de Blutch, qui n’est pas moins bon... est beaucoup plus impressionnant et beaucoup plus fort pour raconter des histoires, tout en restant pictural. Il en va de même pour David B. qui a un dessin à la fois narratif et qui, isolé, est aussi beau qu’une peinture. Je crois que c’est le seul dessinateur qui soit à la fois aussi pictural et vivant. Quand je lis du Mattotti, je crains qu’il ne soit que pictural. Il parvient peut-être à raconter quelque chose, il y a de la vitesse, de la force, du mouvement, de la lumière, un espace, un souffle... mais il n'y a pas beaucoup de vie, de chaleur, qui passent dans ses récits.
 
A t’entendre, ce qui se fait de plus intéressant en bande dessinée aujourd’hui, ce sont tes copains qui le font ?
Oui. Ce sont mes dessinateurs et auteurs préférés. Je suis très sectaire. Je revendique la subjectivité. Je sais que j’ai tort et que je ferais bien de m’intéresser à plus de choses... Mais en ce qui concerne la bande dessinée, je ne sais pas m’intéresser à tout car c’est le domaine dans lequel je suis... qui m’est trop proche. Je sabre: quand j’ouvre un bouquin et que je ne le sens pas, je ne vais pas passer mon temps à essayer de le lire. Je préfère trouver mes sources d’inspiration ailleurs que dans la bande dessinée. Les seuls gens que je lis et auxquels je m’intéresse sont le plus souvent mes copains.
 
R
echerches-tu l’inspiration dans d’autres formes artistiques ?
Oui, tout le reste: la peinture, le cinéma... autre chose. Surtout se nourrir d’autres choses. Ce n’est pas un mot d’ordre politique, c’est comme ça que je fonctionne. Je trouve que la bande dessinée qui se nourrit de bande dessinée, ça donne des choses très pauvres. 
 
J’en reviens encore une fois à ce dossier d’introduction du Réducteur de vitesse. Tu y dis que le service militaire t’a apporté un imaginaire, des fascinations très enfouies en toi... Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
T
out d’abord, j’étais fasciné par les bateaux de guerre quand j’étais gamin. Je voulais absolument en visiter un à Brest lors de vacances en Bretagne avec mes parents, mais on n’a jamais pu le faire. Je me suis rappelé cette anecdote au pied du bateau quand j’allais embarquer en tant que matelot. Et puis il y a le fait que les marins ont toujours quelque chose à raconter aussi. C’est un univers absolument fascinant, un bateau de guerre ! Ca ne ressemble à rien d’autre ! Une caserne aussi, une colonne de tanks, des manoeuvres... Ce sont des choses exceptionnelles quand on y porte un certain regard: c’est un monde en soi. Etre enfermé dans un bureau et marcher au pas, ça, c’est quelque chose de définitivement chiant. Mais dès que ça touche à quelque chose qui fait peur, de monumental, un truc d’ordre militaire, il y a forcément un imaginaire à en tirer... qu’il soit effrayant ou poétique. Il n’y a pas d’idéologie derrière ça. Même s’il y en a une, c’est chargé de choses émotionnellement assez fortes, intéressantes à beaucoup d’égards, auxquelles il faut s’adapter aussi.
Il y a très peu de gens qui ont la chance de pouvoir vivre sur un bateau de guerre, même parmi les appelés ! A l’époque, il y avait 10 % de gens qui allaient dans la marine, et à peine 10 ou 20 % qui étaient embarqués. J’ai eu beaucoup de chance: je n’étais pas dans des bureaux, il y avait des choses à voir, j’étais dans un bateau qui naviguait et qui était intéressant. J’avais choisi de ne pas me faire réformer et d’aller à l’armée pour en faire un bouquin, qui était un carnet de voyage. Je me suis retrouvé dans la marine par hasard, mais il y avait la volonté de départ de raconter quelque chose, de constituer un témoignage.

 
Pour ressourcer ton inspiration, pourrais-tu envisager de réaliser des choses hors de la bande dessinée ou du livre ? Pour le secteur de l’animation par exemple ?
J’y ai pensé. La bande dessinée, ce n’est pas une fin en soi... et c’est peut-être pour ça que j’en ferai tout le temps en fait. Je m’en fous que ce soit de la BD ou autre chose. La BD me passionne, c’est la première chose qui m’a donné envie de dessiner quand j’étais gamin. Mais si je ne parvenais plus à m’exprimer par le biais de ce média, j’en ferais moins ou je trouverais un autre domaine. Ce n’est pas grave: tant qu’il y a du dessin, des histoires, de la poésie, du "souffle", je pourrais faire à peu près n’importe quoi d’autre. Là, aujourd’hui, pour moi, c’est la BD qui rassemble tout ça, qui me permet de faire ce que je veux. L’animation, j’y ai pensé à un moment, parce que je me disais que c’était là qu’il y avait le plus de possibilités de réunir tout ce que j’aimais... Mais c’est un travail beaucoup trop lourd, il faut déléguer à d’autres gens et on ne maîtrise plus le tout. Ca, c’est moins drôle.
Mais j’adorerais voir mes dessins animés, que des animateurs avec qui je m’entendrais bien fassent un boulot qui me plaise sur mes dessins ou que je réalise des trucs pour l’animation. Mais je trouve déjà la réalisation d’un album de bande dessinée trop long... alors devoir passer cinq ans sur un film de dix minutes, ne pas être sûr qu’il se monte et n’être vu que dans des petits festivals uniquement fréquentés par des animateurs... Non, ça je ne veux pas. C’est trop un sacerdoce. Je ne pourrais pas m’enfermer comme un moine, sans gagner d’argent, sous prétexte que je suis passionné à fond. Je veux continuer à travailler dans le milieu artistique, mais si la BD ne me plaît plus, je fais autre chose... Et si l’animation, c’est trop dur, alors je n’en fais pas.

(A suivre...)

(Pour rappel, cet entretien date de 2001 mais nous avons choisi de l'illustrer avec des réalisations parfois ultérieures de l'artiste. Ici, en haut de page, 3 extraits de Quai d'Orsay, une case de la série Gus, et, plus bas, l'affiche du film Michel Petrucciani (2011), ainsi qu'une image extraite du clip L'avalanche d'Arthur H. Tous droits réservés.)