BD : Château de sable


Auteurs : Peeters et Lévy
Editeur : Atrabile


 
Treize personnes (deux familles, un couple, un illégal) se retrouvent sur la même plage estivale. Entre les rochers flotte le cadavre d'une jeune fille. Il est fort possible que personne ne sorte vivant de ce petit coin de paradis estival.

Voilà, voilà. C'est absolument tout ce qu'il est possible de dévoiler de l'intrigue de cet envoûtant Château de sable sans vous gâcher le plaisir. Il s'agira donc de vous appâter sans trahir. Difficile.

Depuis qu'il s'est imposé, et magistralement, avec Pilules bleues* en 2001, on éprouve toujours un petit frisson d'espérance (rarement déçu) en ouvrant un nouvel album de Frederik Peeters. Avec une nette préférence pour ceux où il est seul à la barre (malgré le caractère attachant du personnage principal, la série Koma*, avec Pierre Wazem, traînait un peu en longueur).
Grosse curiosité donc en ouvrant ce Château de sable scénarisé par un inconnu, Pierre Oscar Lévy. Enfin, inconnu. uniquement dans le monde de la BD puisque P.O. Lévy est l'auteur d'une vingtaine de documentaires. Il a d'ailleurs rencontré Peeters lors d'un projet d'adaptation de Pilules bleues. Cet album est, apparemment, son premier scénario de fiction.

Dans une intéressante note sur l'album, le  scénariste se raconte en égrenant des souvenirs. Il dit s'être inspiré d'une plage où il était allé en famille. "Cette plage existe réellement, c'est un lieu assez incroyable, un lieu magique, comme une cage de zoo particulièrement bien aménagée. Un piège à touriste." Puis il continue sur un thème apparemment sans lien : "depuis très longtemps j'essaye de réaliser des documentaires sur le dérèglement climatique. Les chaînes de télévision n'en veulent pas. Il semble que le caractère anxiogène du sujet inquiète mes interlocuteurs, si c'est moi qui réalise. La disparition des espèces me préoccupe également. Je suis assez étonné par le déni général. Nous sommes rentré dans la sixième extinction. Il y a 65 Millions d'années les dinosaures ont disparu de la surface de la planète. Toutes les espèces aujourd'hui sont menacées. Difficile de prendre conscience de la catastrophe. C'est une question d'échelle de temps. La disparition des espèces ne se mesure pas à l'échelle de notre vie, mais à celle de l'espèce. Les temps géologiques ne mobilisent pas grand monde. Pourtant notre espèce est menacée."

Tout s'éclaire (enfin, tout s'éclairera quand vous aurez lu l'album) : à force d'angoisser sur le sort de notre espèce, Pierre Oscar Lévy s'est approprié l'apocalypse, et il nous la raconte à l'échelle familiale, presque à la première personne, dans un huis clos en pleine nature, étouffant malgré l'horizon.

Le dessin de Peeters, dont on connaît la capacité à transmettre les émotions à travers les regards, les silences, les gestes ou les postures, colle parfaitement à ce drame psychologique en forme de mini-apocalypse.

Sur ce je vous laisse découvrir cette petite perle d'angoisse existentielle au croisement de la SF, du fantastique et du drame psychologique. Une oeuvre remarquable de maîtrise qu'il serait délicieux de voir transposée au cinéma si, malgré sa simplicité apparente, elle ne nécessitait pas des investissements lourds en effets spéciaux. Pierre Oscar Lévy avait probablement raison : ce scénario ne pouvait prendre vie qu'en BD.

Chronique par Geoffroy d'Ursel


* Lisez toutes nos chroniques sur les BD de F. Peeters :
Pachyderme
RG
Koma
Lupus