BD : Le ciel au-dessus de Bruxelles (2 tomes)

Auteur : Bernar Yslaire
Editeur : Futuropolis



Tome 1 : (avant)…

Yslaire affectionne particulièrement les histoires d’amour choc et improbables, comme en attestent Bidouille et Violette (sa première série) et - surtout - sa saga des Sambre*. Il ne déroge pas ici à ses habitudes en nous proposant une autre idylle poignante :

17 mars 2003. Trois jours avant le lancement de la guerre en Irak, la jeune femme musulmane Fadya, ceinture d’explosifs autour de la taille, prépare un attentat terroriste en pleine manifestation pacifiste à Bruxelles. Sur sa route, elle rencontre un jeune homme, juif. Pour quelle raison va-t-elle accepter de se perdre dans ses bras, au 25e étage d’un grand hôtel alors que le devoir l’appelle ailleurs ?

En ce qui concerne le graphisme, tout comme dans sa tétralogie XxeCiel.com / Le Siècle d'Eva*, Yslaire compense la densité du sujet par un dessin très "jeté", intégrant photos et effets informatiques judicieusement utilisés. Certaines cases sont même laissées à l’état d’ébauche, ce qui s’avère parfois très intéressant mais quelques rares fois gênant aussi (erreurs de proportions, physionomies instables…) L’ensemble de ce premier Ciel au-dessus de Bruxelles n’en reste pas moins de bonne facture. 

A noter que cet album positif mais néanmoins sulfureux fut publié alors que les esprits musulmans étaient encore échauffés par un dessin de presse danois jugé gravement blasphématoire. Si la bande dessinée était un support davantage médiatisé, je pense que celle-ci aurait également pu créer des remous…




Tome 2 : (après)...

La guerre en Irak a éclaté. Les médias médiatisent, les bombes bombardent, les cœurs battent et d’autres s’arrêtent.

Dans la chambre 2525 du Hilton, à Bruxelles, deux âmes pas vraiment mortes, pas vraiment vivantes, font l’amour, la guerre filigranée sur eux.

Alors que Fadya perd ses certitudes après avoir perdu sa virginité, alors que "Jules" perd sa vie une millième fois de plus, alors que les yeux de la Terre sont tournés vers les morts, les blessés, les dommages et l’incohérence… Il reste l’intensité de l’amour, son pouvoir peut-être illimité, en opposition à l’absurdité, en pansement du monde. 

Comme pour le premier tome, et à plus forte raison dans celui-ci, je regrette qu’il ait récupéré l’idée du bed-in de John et Yoko. Il est bon d’en rappeler la vertu pacifiste, peut-être pas de s’en faire un manteau pour s’assurer une réussite de l’impact émotionnel. Comme je regrette aussi sa maladresse à jouer de la crudité dans l’amour, dont il ne parvient pas tout à fait à maîtriser la crédibilité (une jeune musulmane intégriste et alourdie d’une pression familiale intense, se transforme-t-elle si facilement en amante sans pudeur ni complexe, aux gestes experts, jouissant alors même qu’elle perd sa virginité ?).

Passage peut-être inutile : une ouverture vers un passé lointain, à Babylone, aux prémices de cet amour mille fois vécu. Extrait trop en décalage avec le reste et qui n’apporte pas vraiment de force à l’ensemble, donne juste l’impression d’avoir changé de chaîne, malencontreusement… Dommage.


Si le graphisme d'Yslaire s'avère toujours touchant, il déçoit légèrement aussi à quelques reprises, notamment quand le dessin des visages oscille entre grâce et agressivité dans le trait.

Dernier regret : que l’auteur se soit senti obligé de justifier, expliquer sa démarche par une note en fin d’ouvrage. Justification ? Assurance de mettre le doigt sur ses intentions ? Quoi qu’il en soit, une BD de cette qualité devrait parler d’elle-même et ne rien exiger d’autre de son créateur.

Et pourtant, que d’intensité induite. Que de beauté. Pourquoi donc bouder son plaisir quand un auteur va si loin dans l’émotion ? Peut-être est-ce une forme d’exigence envers une créativité qu’on sait exceptionnelle.