Archive: interview de CHRISTOPHE BLAIN en 2001 (partie 2)


A
près avoir parlé de voyage dans la partie 1 de l'entretien, place aux thèmes de l'amitié et de la collaboration :
 
J
oachim Regout : Les scénarios de David B. sont-ils écrits sur mesure pour toi ?
Christophe Blain : La première chose sur lequel on a travaillé, La Révolte d’Hop-Frog, c’était un scénario qu’il avait commencé à écrire pour lui. Il avait déjà réalisé une série de story-boards assez poussés au niveau du dessin dans ses carnets. Ce n’était donc pas totalement du sur mesure, mais un petit peu tout de même, parce que David n’écrit pas de la même manière quand c’est pour quelqu’un d’autre que lui (pour Emmanuel Guibert ou pour moi), même s’il garde son style très typé et immédiatement reconnaissable. Je crois qu’il ne peut pas s’empêcher de penser à la personne pour laquelle il écrit. On a fait du western ensemble parce qu’il savait que j’aimais ça. C’est une sorte de fascination de gosse qu’on partage tous les deux, et il y a donc eu entre nous une complicité immédiate. On éprouve du plaisir à regarder des westerns ensemble, même les plus nuls; on échange des idées là-dessus; on s’offre mutuellement des bouquins sur le thème; etc. Je m’imagine mal faire du western avec quelqu’un d’autre que David B. parce que c’est un genre tellement rebattu qu’il n’y a que lui qui, à mon sens, peut en retirer quelque chose de vraiment original. Je crois que Le Capitaine écarlate était quant à lui vraiment une histoire écrite pour Emmanuel Guibert, car David et lui apprécient ce type de récits et avaient tous deux envie parler de l’écrivain Marcel Schwob. Donc oui, quelque part c’est du sur mesure. De toutes façons, les gens avec qui je travaille sont mes copains.

M
êler amitié et collaboration professionnelle, est-ce la méthode qui te convientt le mieux ?
C’est vachement agréable : on se comprend immédiatement, tout vient très facilement. Là, je suis en train d’achever un nouveau Donjon-Potron Minet avec Lewis Trondheim et Joann Sfar et ça passe comme une lettre à la poste ! Ils écrivent l’histoire ; Lewis fait un story-board assez rapide et me l’envoie ; je dessine ensuite les pages extrêmement rapidement; puis je leur montre les planches. Au final, il reste quelques modifications et la correction des fautes d’orthographe et puis voilà ! C’est vraiment simple ! Quand je travaille seul avec Joann (sur une série qui s’appelle Socrate, mais dont le premier tome n’est pas encore paru), ça va encore plus vite: on trouve les idées tout de suite; je sais ce que je veux faire; je comprends ce qu’il veut raconter; on ne discute pas. Quand il y a un problème de mise en scène ou qu’il n’est pas d’accord sur un dessin, il n’y a pas de négociation: on est tout de suite d’accord sur ce qu’il y a à modifier. Ca se déroule extrêmement facilement.
 
O
n constate une différence de style entre les Donjon-Potron Minet - qui  semblent plus empreints de Zorro, Robin des bois ou Les Trois Mousquetaires j'ai envie de dire - et les autres séries Donjon. Est-ce que Lewis et Joann y modifient leur façon d’écrire pour toi ?
Non. Au départ, ce n’était pas moi qui devais réaliser les Donjon-Potron Minet. Lewis et Joann me l’ont proposé, ne pensant pas que j’accepterais. Je me suis demandé pourquoi ne pas tenter un truc qui ne ressemblait en rien à ce que j’avais déjà fait auparavant. Finalement, ça marche bien : j’ai repris leur univers dans son aspect le moins heroïc-fantasy... ce qui me convient mieux. Si ç’avait été Donjon Zénith ou Donjon Crépuscule, je me le serais approprié aussi... Je ne me pose même plus la question. Toutes ces choses-là se sont faites tellement naturellement. La seule personne avec qui j’ai un peu tâtonné dans un premier temps pour trouver des sujets et envisager un angle de collaboration, c’était Joann. On se connaissait tellement qu’on n’arrivait pas à trouver de sujets communs sur lesquels s’entendre. Il n’y avait pas de surprises. Le moment n’était donc pas encore propice à une collaboration. A présent, je me sens immédiatement bien quand je me glisse dans les scénarios de Joann, même si on ne peut pas parler de surprise. 
Je le fais parce que j’en ai envie, que je sens que je m’amuse, que c’est léger, rapide, et qu’il y a une relation de confiance et de confort... et bien sûr aussi parce que le sujet est intéressant. Emmanuel et moi avons aussi envisagé la possibilité de travailler ensemble, mais on tâtonne, on n’a pas encore trouvé le truc... et on ne sait pas si on le trouvera un jour. Avec David B., c’est venu très vite: on avait d’abord envisagé trois-quatre autres projets, puis on a fait quelques petits essais dans Lapin (ndlr.: la revue de l’Association), et c’est finalement le western qui s’est imposé. Avec Joann, on a fait deux-trois petits essais avant d’entamer Donjon-Potron Minet, et maintenant Socrate. Peut-être un jour aurai-je envie d’écrire des scénarios pour eux, mais ce n’est pas le cas pour l’instant.

Est-ce que tu te sens tout autant dessinateur que scénariste ?
De fait, je suis un peu plus dessinateur que scénariste. Je suis moins scénariste que Joann, David ou Lewis qui écrivent des histoires, des projets de séries en continu. Lorsque j’écris, ce n’est que pour moi, je suis dessinateur en même temps. J’ai besoin de plus de temps de maturation, j’ai besoin de laisser décanter mes histoires. Isaac a mûri depuis trois ans. C’était pareil pour Le Réducteur de vitesse. Aujourd’hui, je suis en train de penser à des scénarios que je ferai sans doute plus tard... ou peut-être pas. J’espère que ma part d’auteur augmentera, ou conservera tout du moins la fréquence d’un album "à moi" par an.
 
En quoi la collaboration sur Donjon Potron-Minet t’a-t-elle influencé ? La rapidité d’exécution technique notamment ?
Lewis a une façon de découper la narration qui n’est pas du tout la mienne. Je n’ai pas à me poser de questions quand je travaille avec lui et Joann, parce que tout s’enchaîne très rapidement. Aujourd’hui, je vais droit au but, alors qu’avant, j’avais tendance à contourner, à chercher à être original. Cette collaboration m’a appris à aller à l’essentiel.

C'
est d’avoir travaillé avec eux entre La Révolte d’Hop-Frog et Les Ogres qui expliquerait la transition brutale de style entre ces deux albums ?
Il y a un peu de ça, oui.
 
Tu sembles être passé d’un genre un peu Mattotti à un autre, très Professeur Bell (de Joann Sfar)...
Oui, voilà. Je n’ai plus envie de faire de la bande dessinée picturale. Je fais toujours très attention au style et à la qualité de mes images, mais je le fais avec beaucoup moins de recherche stylistique, d’originalité à tout prix. Je prends les moyens que j’ai à ma disposition et j’essaie de raconter une histoire au mieux, en la rendant la plus expressive possible, tout en essayant que mes dessins soient jolis.

T
u disais pourtant (dans la préface du Réducteur de vitesse) que la couleur directe se prêtait particulièrement bien à la narration de David B. ? A-t-il modifié quelque chose dans sa narration qui justifie ce changement de technique ?
Non, je voulais dire que la couleur directe était plus appropriée à la narration de David B., contrairement à celle de Donjon-Potron Minet, et encore moins la mienne. Le découpage des deux albums que j’ai faits avec David B. est composé d’images symboliques qui se prêtent au traitement en couleur directe, mais aussi à une technique rapide. J’aurais pu réaliser Les Ogres en couleur directe, mais j’ai eu envie de changer, de rapidité, de ne pas me préoccuper des couleurs. Si, je m’en préoccupe bien sûr... mais ce n’est plus moi qui les exécute et ce n’est pas moi qui les trouve toutes. Je fais ça avec l’aide d’un super coloriste qui s’appelle Walter (et qui réalise toutes les couleurs par ordinateur). Ca marche mieux comme ça. J’ai envie de faire trois albums par an, éventuellement plus.
 
Tu partages ton temps de travail entre un atelier et chez toi. Quelle était ta raison première de constituer ou rejoindre un atelier ? Et comment ça se passe, le travail en atelier ?
Ce n’est pas très marrant de travailler enfermé chez soi.
On se partage donc l’usage d’un local et son loyer. Travailler en atelier, ça donne le sentiment d’aller au boulot, de sortir. Ca permet de laisser traîner du bordel sans qu’il y en ait chez soi. Et puis, ça oblige à une certaine discipline. Si le courant passe bien, on regarde le boulot les uns des autres... mais sinon on n’en a rien à foutre. Là, on se connaît assez bien, on est potes. Dès qu’on a un problème, on montre aux copains, qui peuvent donner leur avis, même si on ne le leur a pas demandé. Ce n’est plus la bande d’Emmanuel Guibert, David B., Lewis Trondheim, Joann Sfar et Emile Bravo mais on a formé une autre bande qui s’entend très bien. Je vois toujours les autres et je travaille avec eux, ça ne pose aucun problème.

C
a t'est arrivé souvent d’être en atelier avec des gens avec lesquels tu ne t’entends pas ?
De moins en moins, parce qu’on sélectionne au bout d’un moment. Quand il y a un noyau dur de trois personnes qui se forme au sein d’un atelier qui en compte sept, il y a des gens qui partent, d’autres qui entrent, le groupe s’élargit, puis se stabilise. J’ai travaillé dans deux locaux différents : chaque atelier a eu trois ou quatre "générations". Il faut à peu près un an et demi, voire deux ans pour constituer un atelier où les gens s’entendent vraiment bien. Mais à un moment il y en a un qui peut partir et ainsi déséquilibrer le système. Bref, ça fonctionne comme n’importe quel groupe humain, quoi.
 

(A suivre...)