BD : Jeremiah - T38 : Tu piges ?

Si Hermann met depuis une vingtaine d’années son dessin au service des scenarii de son fils Yves H. (voir l'interview Liens de sang), il se réserve toujours la réalisation de ses Jeremiah en solo, au rythme quasi métronomique d’un par an. 
 
On sait bien que la grande période de la série est loin derrière et que les tomes ayant vraiment un intérêt se font rares depuis (plus d'?)une dizaine de tomes. Le Caïd (T.32) avait cependant marqué par ses décors, Un gros chien avec une blonde (T.33) par son côté décalé et drôle, Kurdy Malloy et Mama Olga (T.35) parce qu’il est un "prequel" sympa, Et puis merde ! (T36) parce qu'il signait un nouveau départ sans motos, pour les architectures psychédéliques et la surprise de revoir le cousin Lindford aussi. L’aficionado de l'univers Jeremiah a appris à se satisfaire de moins et parfois même à regretter  son insatiable curiosité à découvrir ces suites inégales. Parfois seulement. Parce que l'aficionado (moi, par exemple) conserve un plaisir à suivre les pérégrinations de ces personnages, dans cet univers post-apocalyptique foutraque, à repérer les petites variations et évolutions qu’y apportent son auteur à la ténacité infaillible.

C
ar si Jeremiah a perdu de sa superbe, il est devenu le terrain où Hermann - qui, à 82 ans, n'a plus rien à prouver - fait ses gammes en direct, en roue libre. I
l invente ses récits en cours de route, sans revenir en arrière, sans prendre la peine de cacher ses répétitions, parfois même quelques facilités et négligences (anatomiques, scénaristiques…). Mais les improvisations d'un maître, malgré les fausses notes, ça reste impressionnant, ça reste à chaque fois une leçon. Il épure son style de toute esbroufe virtuose, s'émancipe toujours plus de la bien-pensance, pour offrir à voir et à lire du Hermann à l'état brut, au naturel, sans chichis : des trognes qui sentent le vécu et des donzelles atypiques qui aiment les plaisirs de la chair, une dénonciation de la folie, des prises de position tranchées (quelquefois irritantes), un défouloir à coups de loi du talion et d’humour graveleux, une maîtrise parfaite des aquarelles et de la narration… 
 
Sauf que, même sur ce dernier point, chose rare, ce 38e tome possède quand même quelques couacs : des dialogues et transitions pas toujours fluides, une mauvaise répartition de longueur des scènes ou de tailles de cases, et puis un final amusant mais précipité, auquel on n'est pas sûr d'avoir tout compris.

D
ommage, d’autant que cet album a ses charmes, surtout dûs à la pittoresque nouvelle copine de Kurdy, Jenny. Elle est une sorte d'alter ego de ce dernier, en pire : une petite garce indomptable, pickpocket, aussi frivole que lunatique, aussi butée qu’opportuniste, poursuivie par ses deux frères (mais pas que) pour avoir conservé un magot pour elle seule. Au programme : évidemment du sexe, des sourires désabusés et tendres malgré tout, de la baston bien trash dans le brouillard, ainsi qu’une astuce hermanienne pour résoudre certaines nuisances de voisinage.

Chronique par Joachim Regout

BD parue aux éditions Dupuis