BD : Triangle Rose

Auteurs : Dufranne, Vicanovic, Lerolle
Editeur : Quadrants


"Das Rosa Winkel", le "Triangle Rose", était utilisé par les nazis pour "marquer" les homosexuels masculins, jugés à l’époque, paragraphe n°175 du Code Pénal à l'appui, comme des malades mentaux indésirables, voire des criminels. Ce symbole de discrimination et de déportation sera plus tard repris comme étendard par la communauté homosexuelle (notamment dans certaines campagnes pour sensibiliser à l'épidémie du Sida). 

Même si le sujet aurait gagné à être développé de façon plus originale sur le plan artistique, cet ouvrage permet de rappeler l'origine tragique du symbole (souvent méconnue des gays eux-mêmes) et rejoint ainsi les bandes dessinées "de mémoire" à propos de la Seconde Guerre Mondiale : Auschwitz (par Crocci, chez Emmanuel Proust) ; KZ DORA (par Walter, chez Des ronds dans l’O) ; celles qui traitent de la Shoah, comme l'incontournable Maus (par Art Spiegelman, chez Flammarion) ou - dans un genre plus Jeunesse - L’Envolée sauvage (par Galandon et Monin, chez Bamboo).

La répression de l'homosexualité est restée en vigueur durant des décennies après la fin de la guerre : elle ne fût abolie en France qu’en 1982 et en Allemagne… qu’en 1994 ! Les condamnés liés au "paragraphe 175" (introduit dans l’art. 331 français) n'ont longtemps pas officiellement été considérées comme des vraies victimes, mais comme des "prisonniers de droit commun", n'ayant, par conséquence, droit ni à une indemnisation, ni aux honneurs. En France, en 1985 et en 1998, lors de cérémonies commémoratives en l'honneur des victimes de la barbarie nazie des homosexuels furent encore éconduits sans ménagement et insultés. L'oppression semble hiérarchisée dans les mentalités, qui n'évoluent que très lentement. Une maigre reconnaissance des déportés homosexuels survient tardivement, en avril 2005, lorsque le président Jacques Chirac les mentionne dans un de ses discours.

A la fin du livre, le lecteur réalise qu’Andreas, le protagoniste, aujourd'hui un vieil homme à l'air acariâtre, n'a en réalité rien révélé aux lycéens venus l'interviewer (parmi lesquels son arrière-petit-fils). Ce qu’on voit dans les séquences "historiques" représentent pour lui de trop humiliantes, trop douloureuses réminiscences pour être exprimées face à des adolescents qui ne sont devant lui que pour les besoins d'une bonne note scolaire, qui ne s'informent que sommairement via wikipédia et alimentent les préjugés par leur ignorance (et un humour douteux). Triangle Rose dresse donc aussi un constat amer sur l’usage du Net comme seule source d’information, tandis que les témoignages humains, plus profonds, repris dans de nombreux livres, semblent tomber dans l'oubli.

Cette biographie d’un survivant imaginaire est toutefois très documentée, inspirée de souvenirs ou de faits réels, et constitue indéniablement un ouvrage de vulgarisation historique essentiel.
 
Chronique par Jean Alinea



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