INTERVIEW d'ALEX BARBIER 2/2


Vos peintures montrent une sexualité "saine". Lorsque vous entrez dans la narration, ça devient complètement trash. J’ai lu que vous travailliez beaucoup plus dans l’isolation pour vos BD. Est-ce cette coupure totale du monde qui provoque l’envie de le décrire dans toute sa souillure et sa violence ?La peinture et la B.D. sont choses bien différentes : on raconte, mais pas les mêmes choses, et pas de la même manière. Quand je peins, que ce soit des paysages ou des corps, ou le sexe, je décris CE QUE J'AI SOUS LES YEUX. Je me contente de décrire selon mon style, en mettant le maximum d'émotion, car le réel m'émeut, je n'y peux rien (on est bien loin de l'art contemporain), et c'est tout. Lorsque je fais une B.D., il y a le réel, mon passé, le présent, mon avenir, le haut, le bas, mon imaginaire, mes désirs, mon foutre, celui des autres, ce que j'ai fait, ce que je n'ai pas fait, c'est mon univers qui se met en branle. La peinture n'est qu'un MOMENT de cet univers. Voilà pourquoi il est plus facile de peindre...

Je vous fais part de ma vision personnelle de votre trilogie chez Frémok :
le lecteur invité au voyeurisme dérangeant dans Lettres au Maire de V. ; Autoportrait du vampire d’en face lui y donne goût (avec une dose de dope en prime : ambiances encore plus oniriques, plus fantastiques) ; et puis Pornographie d’une ville sonne le réveil brutal : "Voici la réalité crue et dure de ce que vous vous amusiez à mater, bande d’enfoirés ! Est-ce que ça vous plaît encore ?"
Je ne me souviens plus si j'avais prémédité trois livres ou pas, mais il me semble quand même que oui. Votre vision est la vôtre, et elle me paraît maintenant assez juste, mais... c'est ça que justement je n'avais pas prémédité : ce déroulement là. Il est arrivé. On n'est pas maître à cent pour cent. Comme dit BACON, il faut laisser l'accident arriver. Ca n'est pas, bien entendu, du hasard. C'est l'ordre intime des choses. DE MES CHOSES.

Vous avez prétendu qu’il y avait de l’humour dans vos bandes dessinées. Ca reste majoritairement très noir, même si le grotesque se trouve dans ces excès et ces dénonciations de gens aussi voyeurs que minables. Est-ce une façon de rire de vos angoisses ?
Oui.


Pourriez-vous à présent me parler de votre prochain livre ?
Je prépare un livre. Il me prendra du temps. Il sera gros. J'en chie. Je n'en chie pas. Ce sera le dernier. Il s'appelera LA DERNIERE BANDE, parce que je ramasse tout ce que j'ai fait avant, que je le malaxe, JE LE MÂCHE, et je le dégueule... ACHTUNG !
Ce sera le dernier car après, je vais me coucher. Fini. Plus rien à dire.

Me vient une réplique lue dans Le roi des mouches (le tome 2, intitulé… L’origine du monde) de Mezzo et Pirus. Le protagoniste flashe sur un tableau torturé d’un jeune artiste effacé. Cependant, il se fait la remarque "Parfois je me dis que les artistes feraient mieux de nous aider à devenir meilleurs plutôt que de nous jeter leurs névroses à la gueule." Qu’est-ce que vous répondriez à ce personnage ? Si on veut "s'amuser", ben allons voir LES CH 'TIS il parait que c'est drôle... Mais, aussi longtemps que je remonte dans mon histoire, j'ai quand même beaucoup aimé les oeuvres noires. Pas qu'elles, puisque je vous ai dit que SPIROU me rendait heureux et même jubilant. Pourtant, FRANQUIN était dépressif... Curieux, pas vrai ? En musique par exemple, je n'aime pas les oeuvres gaies, et je trouve Mozart bien trop luron. Je préfère les grands tourmentés, genre schub... Chop... B... Au temps de STALINE, les artistes étaient au service du "peuple", n'est-ce-pas ? Et pas question de le déprimer : ce n'était qu'usines chauffées au rouge et prolos dans le soleil couchant... Et "l'art dégénéré"... Disons que je me sens très fort "DEGENERE" et n'en parlons plus.

Après cet ultime livre que vous êtes en train de réaliser, continuerez-vous toutefois à peindre ?
Oui. Mais en ce moment, c'est la B.D. La B.D., c'est plus difficile. Je ne peux pas mener deux activités de front.
Merci, Alex Barbier, pour cet entretien.