BD : Chez Toi, Athènes 2016


L
es migrants, formule fourre-tout, utilisée pour les groupes humains qui fuient l'horreur d'une guerre, d'une pauvreté, d'une famine. Dans l'imaginaire collectif, c'est une meute homogène qui traverse la mer sur des rafiots plus dangereux que flottants, ou parcourt les continents, entassée dans le camion d'un passeur. Mais l'on oublie très souvent que chaque humain qui compose ce groupe a sa propre histoire, est une entité sensible. Les origines géographiques et sociales, les raisons de quitter leur lieu de vie sont diverses. Ce qui les réunit en revanche est le déchirement de quitter - forcés - leurs racines et l'espoir de trouver un havre de paix dans nos pays. Nos pays qui font encore rêver malgré leurs difficultés internes et l'accueil bien tiède qui les attend dans bien des cas (un euphémisme).

Sandrine Martin a choisi un cas bien particulier, celui de Mona, Syrienne réfugiée avec son mari en Grèce et en attente de pouvoir gagner l'Allemagne où elle voudrait que son bébé naisse. Elle tresse son récit avec celui de Monika, sage-femme grecque travaillant pour Médecins du Monde, aux prises avec la double difficulté d'aider les jeunes femmes réfugiées et d'arriver à vivre dans un pays lui-même en pleine déroute.

Ce roman graphique, à la mise en page variée et au beau dessin au crayon bleu et quelques touches d'orange ou rouge, dresse avec minutie et sensibilité le portrait et le parcours de ces deux femmes fortes. Au travers de Mona et de sa lutte au quotidien pour atteindre Berlin, Sandrine Martin nous montre les conditions d'hébergement déplorables, les démarches kafkaïennes faites pour décourager les réfugiés de rester ou d'aller dans un autre pays européen, la toute puissance de certains gynécologues grecques qui prescrivent quasi systématiquement une césarienne aux femmes migrantes enceintes... Il faut voir toute la détermination de Mona et son mari pour parvenir à leur but, quitte à emprunter des chemins illégaux, et à prendre des risques qui nous paraissent insensés. On tremble pour eux.

Lors d'une guerre, on déshumanise l'ennemi pour mieux le tuer. A l'inverse, c'est sans doute en personnalisant comme ici la vie des migrants, en les incarnant, que l'on parviendra à changer le regard posé sur eux par nos sociétés, à les accepter et à les intégrer dans nos cités.

Chez toi, Athènes 2016, à son échelle, y parvient aisément. L'astuce narrative de l'autrice, où Mona s'adresse principalement à son futur enfant pour se raconter, en est une des raisons.

A lire et à faire lire à votre entourage.

 

Chronique (coup de cœur) par Reynald Riclet 

BD éditée chez Casterman