BD : Carnation

Auteur : Mussat
Editeur : Casterman


La couverture est en soi déjà irrésistiblement attrayante : cartonnée, jouant de bleu foncé, de blanc et de couleur dorée pour rehausser ce dessin sobre et délicat, représentant une improbable dissection tout en finesse. 

Les pages intérieures, en noir et blanc, sont par contre d’un style très différent, leur graphisme alternatif faussement humoristique ne fait pas de concession au grand public de prime abord. Si Carnation a pu bénéficier d'une forme si soignée, m’est d’avis que Casterman l’envisage toutefois comme un potentiel "bouquin à prix". Et après l'avoir lu, je me dis que primé, il risque effectivement de l'être, et non seulement parce que le récit se déroule à Angoulême.

S'il s'agit de sa seconde bande dessinée, Xavier Mussat n’en est pas pour autant à ses débuts. Co-fondateur, en 1994, d'Ego Comme X, première structure d’édition consacrée exclusivement aux récits autobiographiques, il a également travaillé dans le domaine du film d’animation (notamment sur Kirikou et la Sorcière de Michel Ocelot, 1998), avant de réaliser, en auteur complet, Sainte famille. Cette bande dessinée, parue en 2002, était axée sur le rapport au père absent et les retrouvailles, longtemps après. Il a aussi illustré plusieurs livres de jeunesse et enseigne le dessin.


Avec Carnation, qui lui a pris dix ans à réaliser, Xavier Mussat nous offre à lire une autofiction d’une période de sa vie fortement marquée par une relation amoureuse toxique. De cet épluchage de données réelles, intimes, filtrées par ses souvenirs, son interprétation, ses oublis et les besoins de la narration, il dresse par extension un bilan générationnel, l’état d’une profonde crise idéologique, existentielle et sociétale. L’auteur se présente sous un jour de marginal et vulnérable,  en perte d’ambition et de courage, au physique quelconque, côtoyant des gens encore plus en errance que lui… Parmi eux, celle avec qui il connaîtra le mal-aimer, l’étrange Sylvia. Si les personnages sont relativement peu attachants, c’est la tournure des événements et les réflexions - assez littéraires - de l’auteur qui trouveront probablement une répercussion forte chez le lecteur au fur et à mesure de la lecture.


Il y a ici simultanément une vraie réflexion sur les malentendus et les manipulations psychologiques, mais plus largement sur les relations et leur influence sur nos croyances, un questionnement sur l’inertie et l’action. Sur l’autofiction elle-même aussi. Et une façon originale d'y répondre, en intégrant très intelligemment de nombreuses références visuelles en guise de métaphores : de Daumier au Tarot de Marseille, en passant par Uccello, M.C. Escher, Topor ou Dürer.


Carnation s’inscrit d’ores et déjà comme une de mes lectures préférées de l’année 2014, même si elle reste un cran sous les chefs-d’oeuvres de genre dit "autobiographique", tels L’Ascension du Haut-Mal de David B., Piero ou autres pépites d’Edmond Baudoin.

Chronique par Jean Alinea