BD : Tokyo

Auteur : Sfar
Editeur : Dargaud



Attention, Joann Sfar se lache grave ! Vous me direz que ce n’est pas la première fois que cet auteur atypique se permet d’éclater son scénario et ses dessins (cf. notre chronique à propos de Klezmer)… mais là, il repousse ses limites encore plus loin ! Et celles de son lectorat aussi, en mêlant pornographie, violence, gore, couleurs et onomatopées criardes, cases superposées en pseudo-relief, dessins torchés pleine page, incorporation de photos de mauvais goût… Tout et n’importe quoi, pourvu que ça exacerbe, que ça pète, que ça speede, que ça hallucine ! Il faut être prêt à ne rien comprendre par moments. Une courte séquence est même consacrée à l'errance, incongrue et chantée, de Grand Vampire et certains bords de page sont décorés de petites recherches graphiques aussi délirantes que hors sujet.

Tokyo ne désigne pas la capitale nippone ici, mais bien le nom d’une rouquine libertine qui vit sur une île radioactive. Un tigre blanc joueur d’ukulélé et un lion guitar-hero s’en foutent plein la gueule pour les faveurs de la belle, dont la poitrine est aussi généreuse que celles de ses copines, une femme-poisson tatoueuse et une barmaid aux enfants tous plus monstrueux les uns que les autres (on dirait du Blanquet). A la TV, un ex-militaire se fait écorcher vif en direct par une pornstar pour ne pas avoir su assurer de performance sexuelle. Il sera aussi question d’une banane transgénique dotée de parole et d’un don pour le massage. Sacré programme.

L’album fait l’effet d’une œuvre d’un dessinateur sous stupéfiants et de poppers. Le lecteur, s’il tolère d’être peu pris en compte et s'il est coutumier  des carnets intimes bordéliques de Joann Sfar, se laissera tanguer dans ce cocktail cathartique, explosif et régressif. Mais après avoir refermé le bouquin, c’est la chute (pas la fin néanmoins, le récit appelant une suite). 

On reprend ses esprits, écartelé entre l’impression d’avoir lu un truc débile, mal rythmé et visuellement laid et celle de s’être amusé des excès d'un grand gosse qui jouit de pouvoir faire publier des pages qui seraient impubliables sans sa notoriété.

Bref, Tokyo est une bizarrerie vulgairement provocatrice de la part d’un auteur surdoué.

Chronique par Jean Alinea