BD : Mécaniques du fouet

"Hélas, à peine entrée, toutes mes illusions tombèrent une à une... J'avais cru vivre avec des anges, je rencontrais les démons ! Je retrouvais en petit le monde que je venais de quitter, les bassesses, les rivalités, la jalousie, les calculs intéressés, l'injustice, l'avarice, l'orgueil, la ruse, la gourmandise, la sensualité, tout le hideux cortège des vices et des défauts de la nature humaine et, en plus, la fourberie, l'hypocrisie, la prétention de se croire meilleures que le reste du monde parce qu'on quête un salut religieux." (Eugènie Guillou à propos de ses douze années de couvent)

D'ores et déjà à compter parmi les meilleures bandes dessinées de l’année 2019, Mécaniques du fouet (Vies de Sainte Eugénie) risque de dérouter les habitués de ce type de littérature et peut-être d’attirer un nouveau lectorat, puisque l’ouvrage y mêle les genres épistolaire, documentaire ou encore historique… 
... ainsi que les Beaux-Arts, puisque le dessinateur Jorge Gonzales y alterne des planches et des physionomies que je qualifierais encore de relativement classiques avec une approche beaucoup plus picturale des cases, sublimant parfois de manière suggestive le récit, parfois même à la frontière de la peinture abstraite. C’est donc déjà incontestablement une réussite graphique. Une de plus pour cet artiste qui m’éblouit depuis ses débuts (et dont j’avais, dans une vie antérieure de décideur éditorial, publié les premiers ouvrages - malheureusement épuisés aujourd’hui).

L’écrivain Christophe Dabitch articule quant à lui sa narration comme une correspondance intertemporelle qu’il entretiendrait avec une femme parisienne du début du XXe siècle et à propos de laquelle il subsiste réellement un dossier aux Archives de la police. Les chapitres sont d’ailleurs ponctués de plusieurs pages de texte uniquement, qui s’inscrivent dans une parfaite continuité des planches et nous permettent de prendre connaissance des faits biographiques que l’enquête dont elle fût l’objet relatent

Eugénie Guillou n’était pas vraiment belle, mais elle était instruite, rêveuse (probablement mystique), indépendante. Elle aura successivement été nonne, enseignante, tenancière de bordel qu’on qualifierait aujourd’hui de "SM soft", avant de connaître de grosses déconvenues. Suivre sa trace n’aura pas été une mince affaire et l’auteur ne cache parfois pas sa frustration.

Certaines planches érotiques, voire “débauchées”, pourraient heurter les âmes pudibondes autant qu’elles pourraient décevoir ceux qui espéraient trouver ici de quoi s’exciter. Les visuels pornographiques sont ici presque muséaux, comblant les non-dits du texte par des atmosphères, compensant la curiosité de l’investigateur par celle des voyeurs que nous sommes tous un peu.


Chronique par Joachim


Mécaniques du fouet (Vies de Sainte Eugénie)
est un roman grahique (207 pages) paru chez Futuropolis.


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du même Jorge Gonzales, en collaboration avec Olivier Bras.